La formation continue des enseignants connaît, en France comme à l’international, de profondes évolutions portées par plusieurs tendances majeures :
- L’apparition et le déploiement de formats hybrides (présentiel/distanciel), reconfigurant l’accès et la temporalité des formations.
- Une individualisation accrue des parcours, permettant d’adapter les apports et les modalités à la diversité des besoins professionnels.
- L’accent mis sur la co-formation, le travail collaboratif et la pairagogie pour valoriser l’apprentissage collectif et les dynamiques de réseau.
- L’intégration du bien-être professionnel et de la gestion des risques psychosociaux dans l’offre de formation.
- Une place croissante du numérique, tant comme outil pédagogique que comme objet d’apprentissage au service de nouveaux usages et compétences.
Ces dynamiques redéfinissent les pratiques et ambitions de la formation continue, engageant les enseignants dans un processus d’apprentissage professionnel en réponse aux mutations du métier.
L’hybridation et la diversification des formats : socle d’un accès plus inclusif à la formation
Première évolution fondamentale : l’explosion des formats hybrides et diversifiés. Traditionnellement, la formation continue s’organisait autour de stages en présentiel, le plus souvent sur convocation institutionnelle. Depuis plusieurs années, et plus nettement depuis la crise sanitaire de 2020, la palette des formats s’est considérablement élargie :
- Classes virtuelles synchrones ou asynchrones (webinaires, MOOC, modules e-learning sur Magistère ou Canopé par exemple).
- Autoformations guidées, permettant de se former à son rythme, avec des ressources accessibles 24h/24 et un suivi plus individualisé.
- Mixité des modalités : formations en ateliers ou laboratoires pédagogiques suivis d’un retour sur le terrain, puis d’un accompagnement en ligne.
Selon une étude de la DEPP (2023), plus de 50 % des enseignants du second degré ont expérimenté au moins une modalité de formation à distance sur la dernière année. Ce basculement n’est pas anecdotique : il permet d’élargir l’accès à la formation, de mieux respecter le temps professionnel et les besoins individuels, tout en facilitant la mutualisation des ressources. Il nécessite en contrepartie une montée en compétence sur l’auto-régulation, l’autonomie professionnelle et la gestion des formations numériques.
Individualisation et adaptation des parcours : la fin du « one size fits all »
Une autre évolution structurant le paysage de la formation continue réside dans l’individualisation des parcours. Les enseignants n’abordent pas leur développement professionnel avec les mêmes bagages, contraintes ou aspirations : la différenciation des contenus et des modalités est devenue un objectif central. Les grandes tendances observées sont les suivantes :
- Rendez-vous de carrière et auto-positionnements, permettant de mettre à plat compétences, souhaits professionnels et besoins spécifiques.
- Mise en place de plans personnels de formation, parfois construits avec un référent développement professionnel ou un formateur académique.
- Développement des badges numériques et autres certifications modulaires, attestant des acquis spécifiques.
Ce souci d’individualisation est également visible dans l’offre institutionnelle, de plus en plus flexible et à la carte (cf. les catalogues « Magistère » en France, mais aussi, au Canada et en Scandinavie, les logiques de portefeuilles de compétences).
La co-formation et la professionnalisation collaborative : apprendre entre pairs, apprendre du collectif
Autre phénomène marquant : la formation continue s’appuie de plus en plus sur l’intelligence collective et la démarche de co-formation. Plusieurs initiatives structurantes témoignent de cette tendance :
- Groupes de développement professionnel (Groupe d’Analyse de Pratiques, équipes pédagogiques apprenantes, Communautés d’Apprentissage Professionnel, etc.) où l’échange entre pairs est au cœur du processus.
- Dispositifs de tutorat croisé, mentorat ou compagnonnage, souvent portés par des réseaux académiques ou disciplinaires.
- Montée en puissance de l’analyse collaborative des pratiques, fondée sur la confiance et la réflexivité partagée.
Ce modèle, largement documenté dans la recherche (Jean-Paul Moiraud, Centre Alain-Savary - IFÉ ENS Lyon), correspond à un changement profond : la posture du formé n'est plus passive ou réceptive, mais active, contributive et réflexive, au service de l’ensemble de la communauté éducative. Il s’agit aussi de rompre l’isolement professionnel souvent dénoncé par les enseignants, et de capitaliser sur les innovations issues du terrain.
Le bien-être professionnel, nouvelle dimension de la formation continue
La formation continue ne se limite plus à la transmission de savoirs pédagogiques ou disciplinaires : elle s’intéresse désormais à la prévention des risques professionnels, à la gestion du stress et à l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Ce tournant répond à plusieurs besoins :
- Des enquêtes nationales (MENJ-DEPP, 2022) mettent en évidence un taux d’épuisement professionnel préoccupant chez les enseignants, en particulier parmi les débutants et les enseignants du premier degré.
- L’apparition de thématiques spécifiques dans l’offre de formation : prévention du burn-out, gestion des conflits, affirmation professionnelle, pratique de la pleine conscience, développement des compétences émotionnelles.
- Des modules dédiés à l’accompagnement des personnels en situation de fragilité (maladie, retour de congé longue durée, contexte de violence scolaire).
Au-delà d’une problématique individuelle, il s’agit d’un enjeu collectif : plus un enseignant sait prendre soin de lui, mieux il pourra soutenir ses élèves et s’inscrire durablement dans la profession.
La compétence numérique : entre outil de formation et objet d’apprentissage
L’intégration du numérique dans la formation continue des enseignants est un enjeu transversal qui reconfigure à la fois les méthodes et les contenus. Plusieurs axes sont désormais incontournables :
- Maîtrise des outils numériques : ENT, outils collaboratifs, applications de gestion pédagogique, plateformes de ressources en ligne.
- Enseignement à l’heure du numérique : théorie et pratique de la classe inversée, pédagogie différenciée par le numérique, éducation aux médias et à l’information (EMI).
- Emergence de modules sur l’intelligence artificielle et son impact sur les pratiques pédagogiques (ex : IA générative, ChatGPT, analyse automatisée du travail des élèves).
L’objectif ne se limite pas à la maîtrise technique. Il s’agit de doter chaque enseignant de repères critiques pour intégrer intelligemment le numérique et accompagner les élèves dans des usages responsables, collaboratifs et créatifs (Cf. rapport IGEN 2023 sur l’éducation au numérique).
Des réseaux professionnels et des dispositifs innovants à la croisée des tendances
La dynamique de professionnalisation se nourrit aussi de dispositifs émergents, souvent portés par une dynamique de réseaux académiques, associatifs ou même européens :
- Espaces numériques de travail partagés et plateformes d’échanges de pratiques entre enseignants, y compris à l’international (eTwinning, Réseau Canopé, etc.).
- Actions de formation croisées : mise en commun de ressources entre premier et second degré, dispositifs inter-cycles, hybridations inter-métiers (enseignant, CPE, AESH, etc.).
- Valorisation de la recherche-action : enseignants chercheurs sur leurs propres pratiques, publications de retours d’expérience structurés (ex : LéA - Lieux d’Éducation Associés à l’IFÉ, Expérithèque).
La formation continue s’insère désormais dans une logique de développement professionnel « tout au long de la carrière », incluant la mobilité verticale (changement de responsabilités, missions de formateur, etc.) et horizontale (diversification de l’offre, transversalité des compétences).
Quels leviers pour favoriser un engagement durable dans la formation continue ?
La montée en puissance de cette nouvelle formation continue repose sur plusieurs leviers concrets :
- Le droit à la formation : l’accès à une offre variée, équilibrée entre discipline et pédagogie, mais aussi un temps institutionnalisé dédié et reconnu.
- L’accompagnement personnalisé : identification de points d’appui (mentorat, tutorat), bilans réguliers, soutien actif en cas de difficultés ou de changement de fonction.
- L’implication de l’encadrement : mobilisation des chefs d’établissement, inspecteurs et équipes pédagogiques pour valoriser la démarche réflexive et l’engagement dans la formation.
- La reconnaissance des compétences acquises : certification, validation d’acquis, valorisation dans la carrière et la mobilité.
- L’inscription dans un projet collectif : dynamisation des établissements par des projets d‘équipe, ouverture sur des partenariats extérieurs, collaborations avec d’autres acteurs du territoire.
Pistes d’évolution et perspectives : vers une profession enseignante en capacité d’agir
Le paysage de la formation continue en France est encore inégalement déployé : persistent des écarts liés à la géographie, à la discipline, au niveau d’enseignement ou au type d’établissement. Mais la trajectoire est claire : la formation devient un pilier du développement professionnel autonome, réflexif et collectif. Les grandes tendances – hybridation, personnalisation, collaboration, attention portée au bien-être, exploitation du numérique – placent chaque enseignant dans une logique d’apprentissage professionnel tout au long de la carrière, capable d’anticiper, de s’adapter, d’innover.
Pour accompagner cet élan, il importe que continuité, reconnaissance, partage de pratiques et innovations restent au cœur des ambitions institutionnelles et des projets d’équipes. Ces transformations ne sauraient être perçues comme un supplément d’âme mais bien comme la clé de voûte d’une profession qui se réinvente au fil des mutations, des classes et des élèves – pour un enseignement ancré dans son temps et tourné vers l’avenir.
Sources principales :
- Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse (DEPP) : Enquête sur la formation continue des enseignants (2023)
- Rapports IGEN 2022-2023 sur le développement professionnel et numérique
- Centre Alain-Savary (ENS Lyon), IFÉ, travaux de Jean-Paul Moiraud
- MENJ-DEPP : Étude sur le bien-être des enseignants (2022)
- Réseau Canopé, Magistère, Expérithèque
- Expériences et dispositifs LéA, eTwinning